Article paru dans Le Libertaire du 18 octobre 1946, reproduit in Georges Brassens, Œuvres complètes. Chansons, poèmes, romans, préfaces, écrits libertaires, correspondance, Paris, Le Cherche Midi, 2007, pp. 1064-1067.
Ce sont les habitants de la ville de Rome qui viennent de connaître le désavantage d’assister à l’accomplissement de ce miracle.
Le terme « miracle » il va sans dire pris dans le sens d’événement contraire aux lois de la nature.
Car, eût-il choisi la capitale des papes pour théâtre d’opérations, un miracle, dans l’acception d’acte divin que lui concèdent les trafiquants de pain consacré, ne serait jamais parvenu à s’annexer la raison et la croyance populaire, heureusement immunisées contre le virus catholique.
La police italienne a donc visé le ciel mais au lieu de toucher des oiseaux et des cheminées elle a couché des hommes.
Mais procédons par ordre de succession.
Les Italiens, moins passifs, moins veules qu’une tradition stupide tente de nous le faire accroire se sont soudainement aperçus que leurs dirigeants se payaient leurs têtes.
Et ceci avec une intempérance un peu trop tapageuse à leur gré.
Ce manque total de modération les choqua.
Alors, dans l’ombre, ils prirent une grande détermination.
Celle de démontrer à ces pâles imitateurs des anciens despotes romains qu’ils étaient à cent lieues d’avoir une mentalité analogue à celle des esclaves anciens. En troupe nombreuse (2.000 au départ, 9.000 à l’arrivée) ils se rendirent devant la présidence du Conseil et après avoir émis des cris séditieux, ils manifestèrent l’intention de s’introduire dans le palais, de flanquer à la porte les immondices puantes qui y pourrissaient et de mettre les leviers de commande entre les mains du peuple tout entier.
Mais la police avait été prévenue.
Elle atteignit le palais du Viminal et intervint.
Avec la légendair’ douceur
Qui d’son intelligence est sœur.
Comme a dit une fois Xanrof.
Coups de poings.
Coups de pieds.
Coups de matraques.
Et enfin, coups de feu.
Et ce fut à ce moment précis que le miracle en question s’accomplit.
Les balles policières qui s’étaient allées fourvoyer au-delà des nuages réalisèrent le tour de force peu commun de revenir sur cette terre et de trouer quelques manifestants qui s’écroulèrent raides morts.
Contrairement à ce que pourraient supposer des esprits imbus du préjugé qui veut qu’au pays du macaroni on préfère la retraite au combat le peuple italien demeura sur la place et, pour se dédommager de n’avoir pas pris la fuite, il prit la mouche, ou, plus précisément, les mouches et en écrasa quelques-unes sur les pavés.
Ce qui n’était déjà pas si mal.
Oui, mais il en en restait encore beaucoup !
Une deuxième rafale de projectiles partit (pas en l’air cette fois) qui, si elle atteignit malheureusement trois ou quatre manifestants, produisit l’excellent effet de décupler la colère du peuple.
De l’inciter à se ruer de nouveau sur les flics.
À en désarmer quelques-uns.
Et à les supprimer avec leurs propres armes.
La bagarre prit de l’ampleur.
Tellement que l’écho alla résonner dans tous les commissariats de la ville qui députèrent des renforts de plus en plus blindés, de plus en plus sauvages. Au plus fort de l’émeute, deux membres du gouvernement passèrent les têtes de porcs à la fenêtre de la présidence et exhortèrent les vaillants révoltés à se pacifier et à se laisser exterminer par la racaille policière.
Le peuple ne consentit pas à cette suggestion, et, visant les deux charognes méphitiques, il essaya de les réduire à rien.
En vain, malheureusement.
On commença de tirer des balcons d’alentour.
La police perdit du terrain.
Et, tandis qu’une certaine partie des manifestants saccageait les boutiques des profiteurs, l’autre réussissait à enfoncer les portes du dépôt d’ordures italiennes — nous avons nommé la présidence du Conseil — et à se ruer à l’intérieur afin de balayer toutes les saletés qui y croupissaient.
Hélas une fois encore les armes parlèrent.
Il fallut abandonner la voirie nauséabonde sans même avoir eu la possibilité de la purifier par le feu.
On utilisa les pavés.
Un argousin immonde (était-il besoin de lui accoler cette épithète-pléonasme) se saisit d’un étendard blanc, l’étendard des capitulards, dans le dessein d’échapper à la punition méritée.
Un pavé, deux pavés, dix pavés, cent pavés mirent un terme à son ignominie.
Ne faisait-il pas partie ce putride crachat de l’équipe qui, quelques minutes avant avait froidement assassiné des protestataires ; de l’équipe qui, quelques minutes après allait, grâce à son matériel, vaincre le peuple d’Italie.
Car bientôt les valets du capitalisme se rendaient maîtres des révoltés, bientôt la bagarre prenait fin.
Se laissant aller sans retenue à son sadisme réputé, la police italienne utilisa les crosses pour disperser la foule justicière.
On emmena les morts à l’amphithéâtre, les blessés à l’hôpital et bon nombre d’insurgés à la prison.
Les dirigeants reprirent leur place.
Les flics rentrèrent chez eux pour raconter à leur infâmes rejetons leur conduite héroïque contre les « terroristes ».
On s’empressa de nettoyer le champ de bataille et, au cours de cette même soirée, à ce même endroit, les nobles personnages de l’Italie purent venir danser joyeusement.
Sur l’ombre des victimes.
Sur les traces de sang.
Peuple de France, peuple du monde, le peuple d’Italie nous a donné une leçon.
Il vient de nous démontrer ce qu’il était possible de faire avec de l’entente et de la bonne volonté.
Il vient de nous suggérer ce qu’il serait possible de faire si nous nous levions tous en même temps comme un seul homme.
Tâchons de profiter de cet enseignement.