Article non signé, paru dans Le Libertaire du 6 septembre 1946, reproduit in Georges Brassens, Œuvres complètes. Chansons, poèmes, romans, préfaces, écrits libertaires, correspondance, Paris, Le Cherche Midi, 2007, pp. 1037-1038.
Toutes les personnalités notoires ont leurs porte-paroles... Thorez et ses apôtres ont L’Humanité, Front National, L’Avant-Garde, Ce Soir, etc... Blum a le Populaire, Jeunesse, Libé-Soir, etc... Francisque Gay a L’Aube, Forces Nouvelles. Herriot a L’Aurore...
Il serait anormal que Dieu n’ait pas les siens... Il les a d’ailleurs, tranquillisez-vous. Ce sont Temps présent, Témoignage Chrétien, La Croix, etc... La Croix ! Tout un poème avec son seul nom. Un journal très intéressant que nous ne saurions trop recommander à ceux qui souffrent de coliques... Un journal qui, avec une vaillance louable défend le point de vue de Dieu... C’est son droit strict... Chacun défend le point de vue qui lui semble le mieux placé...
Seulement, quelquefois La Croix exagère ; quelquefois, La Croix comble la mesure. Dans son numéro du dimanche 1er septembre par exemple. Non seulement elle comble la mesure mais encore elle cherre dans les bégonias, mais bien mieux, elle s’oublie dans la colle. Ce qui pour une croix n’est pas très convenable, croyons-nous... Elle commet l’inadvertance de reproduire la photographie d’un bon papa en train d’initier son rejeton au maniement d’une arme à feu. En vue de l’ouverture de la chasse... Cette photo produit un effet des plus réussis à quelques colonnes (cinq exactement) du pauvre Christ suspendu à son crucifix. Du pauvre Christ lequel, quelque temps avant l’accident qui devait le conduire là, disait à ses disciples : Vous ne tuerez point. Disait encore, et cela au cours du Sermon sur la montagne, que les oiseaux du ciel étaient nourris par le Père Céleste. Voilà maintenant que La Croix incite ses lecteurs à tuer les oiseaux engraissés par le Tout-Puissant...
C’est assez paradoxal, convenons-en...
Il est vrai que ce même Jésus, sur le lac Génézareth, monta dans la barque de Saint-Simon et, grâce à la vertu magique qu’il tenait de son père, pêcha force de (sic) beaux poissons...
Tellement, dit la sainte histoire, que la barque menaça dangereusement de couler...
Alors, puisque Jésus de Nazareth autorisait la pêche, il n’y a pas de raison qu’il défende la chasse... Le résultat est le même si les moyens diffèrent...
Il y a mort d’animaux...
C’est pourquoi, les honorables Chrétiens qui lisent le journal La Croix peuvent se livrer sans remords aux voluptés cynégétiques et descendre joyeusement les oisillons qui écrivent au ciel des paroles miraculeuses.
Ils n’encourront ni l’excommunication papale, ni la damnation éternelle...
Qu’ils fassent néanmoins attention de ne pas tirer trop, trop haut...
Car ils risqueraient, ce faisant, de flanquer quelques plombs dans l’aile ou... le derrière du roi du ciel et de la terre...
Et le susdit alors, qui sait, serait peut-être tenté de monter sur ses grands chevaux et de clouer La Croix au pilori...
Ce qui serait vraiment dommage...