Le Libertaire (1917-1956) > Catalogue des articles > 20 septembre 1946

Vilains propos sur la maréchaussée

Article paru dans Le Libertaire du 20 septembre 1946, reproduit in Georges Brassens, Œuvres complètes. Chansons, poèmes, romans, préfaces, écrits libertaires, correspondance, Paris, Le Cherche Midi, 2007, pp. 1042-1043.

On peut l’avancer hardiment : les gendarmes ne jouissent pas d’une réputation superfine.

Il court sur eux des tas de mauvais bruits.

Rigoureusement fidèle à sa rosserie bien connue, la rumeur publique ne cesse de leur imputer les défauts les moins sympathiques, de leur prêter mille compromissions, de leur décocher des brocards douloureux.
Par exemple, elle leur reproche de se compromettre en la compagnie de gens de sac et de corde, de détrousseurs de poulaillers, d’étrangleurs de vieilles personnes, etc., etc.

Elle leur reproche de passer leur vie en prison, de détenir des pistolets, d’avoir souvent des chaînes au poignet, etc., etc.
La rumeur publique y va fort et la probité la plus élémentaire nous oblige à désapprouver vivement de semblables outrances, car les gendarmes sont utiles !

Qui donc, sans eux, flanquerait des contraventions aux chasseurs sans permis, aux automobilistes en défaut ?

Qui donc s’occuperait, en temps de guerre, des individus auxquels leurs principes interdisent sévèrement l’usage des armes à feu ?

Qui donc passerait à tabac les vieux poivrots et les vieux vagabonds ?

Et que ferait-on des casernes de gendarmerie ? On ne pourrait tout de même pas les abandonner à des manants dépourvus de maison !

Oui, les gendarmes sont utiles ; qu’en conséquence, la rumeur publique cesse de colporter de pareilles fadaises : le temps n’est plus à la plaisanterie.

Ce pendant, il est un point sur lequel nous tombons d’accord avec la susdite rumeur.

Lorsqu’elle prétend que, pour faire son chemin dans la profession de Pandore, point n’est besoin d’avoir à sa disposition un intellect perfectionné.

En effet, cette respectable corporation regorge de braves pacants entretenant des relations étroites, constantes et manifestes avec la bêtise la plus sordide…

C’est, certes, son droit le plus strict.

Nul ne saurait décemment tenir rigueur à des gendarmes de leur tendance à vouloir vivre en bonne intelligence avec la bêtise…

Mais, malgré tout, ce genre particulier de fraternisation a des bornes qu’il convient de ne point outrepasser sous peine de grave accident…

C’est pourtant, hélas ! ce qu’a commis aux environs d’Arras, le 13 septembre, un gendarme nommé Casier. Il fouillait dans une boîte à ordures.

(Prière de ne pas céder docilement à violente envie de penser qu’il se croyait en face d’un miroir).

Il fouillait dans une boîte à ordures quand, soudain, un spasme de balourdise l’amena à prendre follement un détonateur pour une résistance de T.S.F.

Or, comme on ne l’ignore pas, les détonateurs ont horreur d’être pris pour des résistances, fussent-elles de T.S.F., et lorsque celui dont il est question eut la conviction que le gendarme nourrissait le scandaleux dessein de lui faire remplir une mission autre que celle pour laquelle il était créé, le détonateur fit ce que vous auriez fait à sa place : il détona, ce qui eut pour effet de rendre nécessaire le transport du gendarme à l’hôpital d’Arras…

Quand au malheureux poste récepteur, il est dans un état si grave que les spécialistes, appelés immédiatement à son chevet, ont désespéré de le sauver de la mort.


Géo Cédille