Le Libertaire (1917-1956) > Catalogue des articles > 9 décembre 1949

Les raisons de l’appel de David Rousset

L’initiative de David Rousset concernant les camps de concentration a soulevé un intérêt considérable. Nous avons reçu à ce sujet de nombreuses lettres ainsi que des articles reflétant des opinions et des tendances souvent opposées.

À notre avis le principal de la campagne de D. Rousset réside dans ce fait : le public n’est pas tellement ignorant des procédés totalitaires des pays capitalistes ou fascistes. Mais il admet moins facilement que des faits semblables - beaucoup plus atroces même - se produisent au pays du « socialisme ». Ceci dit, nous pensons fondées la plupart des réserves qui ont été faites à propos de l’initiative de D. Rousset.

Aujourd’hui Benjamin Péret nous demande de bien vouloir lui accorder l’hospitalité de nos colonnes, Le Figaro la lui ayant refusé. Nous aurions bien mauvaise grâce d’imiter notre confrère et c’est pourquoi nous publions ci-dessous l’article de Benjamin Péret.

Je n’ai pas qualité pour intervenir dans le débat tel que Rousset l’a limité. Mais a-t-il raison de le réduire ainsi ? Est-il normal de n’en appeler de la honte des camps de concentration (où qu’ils soient et quels que soient les internés) qu’aux seules victimes des nazis ? Il faudrait au moins y associer les réfugiés espagnols dont certains ont connu successivement les camps de Franco, du stalinisme en Espagne, de Daladier, de Pétain, de Hitler et peut-être maintenant, de Staline. Réduire ainsi le jury aux seuls rescapés des camps nazis restreint considérablement la portée de l’enquête, que dis-je, lui donne un tour nationaliste qui la rend tout à fait suspecte. En effet, Rousset ne viendra pas nous dire qu’il n’a appris l’existence des camps russes qu’en 1949. Il la connaissait dès avant la guerre. Il n’en ignorait rien en tout cas lorsqu’il a écrit ses deux principaux livres. Pourquoi donc s’est-il tu à ce moment et jusqu’à maintenant ? Pourquoi ? Il répond de lui-même dans son article du Figaro littéraire du 19 novembre : « À Nuremberg, le gouvernement soviétique n’était pas au banc des accusés. Il jugeait. Il condamnait. Il flétrissait devant l’opinion mondiale le pire des crimes... » car « le Russe ne nous est pas étranger, il est une partie de nous-mêmes », tandis que Franco « n’était pas notre allié », si bien que la Russie « ne peut pas être ravalée au cas Franco ». Est-ce clair ? Rousset ne pouvait pas, en 1945, 1946 ou 1947, s’occuper des camps russes car Staline était alors un allié avec qui de Gaulle venait de signer un pacte d’amitié, mais aujourd’hui où le capitalisme français s’est placé sous la protection très intéressée du dollar, la Russie est devenue un ennemi et Rousset en bon patriote, flétrit les camps de concentration russes qu’hier, cherchant l’entente avec les staliniens, il refusait de voir. Comme je comprends les réserves de Robert Antelme, auxquelles je m’associe pleinement !

« C’est un honneur que nous faisons à la Russie de nous adresser d’abord à elle. Nous lui parlons comme à un allié ». Que Rousset garde cet allié pour lui ! Je suis convaincu que la plupart des survivants de ces camps d’horreur qui ont souillé ou souillent encore l’Europe et le monde, ne voient pas un allié dans les tortionnaires du Kremlin, mais bien leur pire ennemi. Des alliés, les auteurs des procès de Moscou, des alliés, les fossoyeurs de la révolution espagnole, les assassins de Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Nin, Moulin, Berneri, Trotsky, Blasco, parmi des dizaines ou des centaines de milliers d’autres ? Pour Rousset, sans doute, puisqu’il les réclame comme tels, mais pour les révolutionnaires, Moscou, ses policiers et ses gardes-chiourmes, ne peuvent être que des ennemis, au même titre que Washington et ses serviteurs français parmi lesquels, il faut, pour le zèle qu’il déploie, placer David Rousset au premier rang. Qu’il continue : les prochaines élections législatives lui apporteront, dans le parti des « gérants loyaux du capitalisme », un fauteuil ministériel ou pour le moins un strapotin !

C’est Robert Antelme qui a raison d’insister pour qu’on remonte à la source des camps de concentration - le régime capitaliste - et de rappeler les atrocités commises par l’armée française, tant en Algérie qu’à Madagascar ou en Indochine, atrocités auxquelles sont associés les staliniens qui participaient alors au gouvernement. De quel droit des citoyens français vont-ils flétrir, en Russie, ce qu’ils tolèrent dans leur propre pays sans s’y opposer de toutes leurs forces en toute occasion ? Une commission d’enquête sur la répression dans le monde (ce devrait être son but et son titre) doit commencer par condamner sans équivoque les agissements des classes dominantes françaises, dans la métropole comme aux colonies. Ayant ainsi manifesté devant l’opinion publique de France et du monde, la répulsion que lui inspirent les méthodes du capitalisme français, cette commission d’enquête sera en droit d’exiger (car elle sera de ce fait soutenue par l’opinion publique du monde entier) de Staline qu’il ouvre ses camps, de Franco qu’il lui laisse visiter ses prisons et de Truman que les nègres américains ne soient plus du bétail. Mais, si l’on s’adresse au seul Staline, on se range automatiquement dans le camp de son rival et la commission d’enquête en question devient une manoeuvre de la guerre froide, jusqu’à ce que ses membres prennent place dans la guerre pure et simple, son aboutissement fatal si l’on n’y prend garde.

Benjamin Péret